Cioran  » Lorsqu’on la contemple, entre la rage et l’indifférence, il devient inexplicable que personne n’ait pu en démolir l’édifice, … »


 » La société n’est pas un mal, elle est un désastre : quel stupide miracle qu’on puisse y vivre ! Lorsqu’on la contemple, entre la rage et l’indifférence, il devient inexplicable que personne n’ait pu en démolir l’édifice, qu’il n’y ait pas eu jusqu’à présent des esprits de bien, désespérés et décents, pour la raser et en effacer la trace. Il est plus qu’une ressemblance entre quêter un sou dans la cité et attendre une réponse du silence de l’univers. L’avarice préside aux coeurs et à la matière. Fi de cette existence chiche ! elle thésaurise les écus et les mystères : les bourses sont aussi inaccessibles que les profondeurs de l’Inconnu. Mais, qui sait ? Il se peut qu’un jour cet Inconnu s’étale et ouvre ses trésors ; jamais, tant qu’il aura du sang dans les veines, le riche ne déterrera ses deniers… Il vous avouera ses hontes, ses vices, ses crimes : il mentira sur sa fortune ; il vous fera toutes les confidences, vous disposerez de sa vie : vous ne partagerez pas son dernier secret, son secret pécuniaire…La misère n’est pas un état transitoire : elle coïncide avec la certitude que, quoi qu’il arrive, vous n’aurez jamais rien, que vous êtes né en deçà du circuit des biens, que vous devez combattre pour respirer, qu’il faut conquérir jusqu’à l’air, jusqu’à l’espoir, jusqu’au sommeil, et que, lors même que la société disparaîtrait, la nature ne serait pas moins inclémente ni moins pervertie. Aucun principe paternel ne veilla à la Création : partout des trésors enfouis : voilà Harpagon démiurge, le Très-Haut pingre et cachottier. C’est Lui qui implanta en vous la terreur du lendemain : point ne faut s’étonner que la religion elle-même soit une forme de cette terreur. Pour les indigents de toujours, la misère est comme un excitant qu’ils auraient pris une fois pour toutes, sans possibilités d’en annuler l’effet ; ou comme une science infuse qui, avant toute connaissance de la vie, en aurait pu décrire l’enfer… » Cioran, Précis de Décomposition, Extrait.
Lecture du lundi…

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